jueves, 23 de marzo de 2017

Yaron Herman - Y (BLUE NOTE RECORDS 2017)


Tout album est particulier, spécial, singulier dans une discographie. Et c’est toujours délicat d’en pointer un du doigt pour dire de lui : « celui-ci n’est vraiment pas comme les autres ». C’est forcément réducteur, injuste voire mensonger.

Déjà « Everyday », premier duo fusionnel avec Ziv Ravitz en 2015, premier album pour Blue Note, premier disque avec chant (« Volcana » avec Helgi Jonsson), avait comme un air de renaissance pour Yaron Herman. Pourtant, avec « Y » (sortie vendredi 17 mars chez Blue Note / Universal), la tentation est encore plus forte. Jamais le pianiste franco-israélien n’avait autant « assumé » et « synthétisé » corps et âme toutes ses influences, qu’elles soient jazz, post-rock ou électro, qu’elles viennent de Sufjan Stevens, de Steve Reich ou de Keith Jarrett. Mieux : au lieu de reprendre des tubes populaires comme par le passé (de Britney Spears à Radiohead), il se crée les siens. Car au final, c’est de ça dont il s’agit dans « Y » : un disque de chansons avec ou sans voix, avec ou sans paroles, avec ou sans refrains.

Peut-être que tout ça vient des Rencontres Photographiques d’Arles en 2015 et de son coup de foudre amical pour Matthieu Chedid alias -M- (chanteur aquatique sur Saisons Contradictoires). Peut-être que tout ça résulte de sa complicité avec le bassiste de The Dø Bastien Burger (co-producteur du disque et vocaliste éthéré sur Jacob). Peut-être que tout ça découle de sa découverte du jeune producteur électro-pop français Dream Koala (invité stratosphérique sur Solaire). Peut-être que son ami bluesman-rockeur Hugh Coltman tient un rôle également dans cette histoire (crooner touchant sur The Waker).


Mais peut-être que tout ça n’a rien à voir. Car pour Yaron Herman, « Y » est aussi et surtout une histoire de son(s). Chaque morceau explore une nouvelle piste, des cloches inaugurales de Phoenix aux chœurs célestes de Dreamson. Quand il en parle, on a l’impression d’entendre moins un musicien qu’un metteur en scène : « Je ne pense pas ma musique en termes d’images, mais je ressens la profondeur et l’espace ». Certains des morceaux du disque sont même nés d’un timbre de synthé, comme Solaire (« ce son, quand je l’écoute, j’ai envie de sauter dans la piscine : c’est large, chaud, c’est comme être au soleil, immobile »). D’autres sont nés d’une impro sur son canapé domestique. Les parties batterie de Jacob ont même été enregistrées par Ziv Ravitz, son batteur-ami-complice-alter-ego-binôme, sur un… smartphone ! « Ce qui donne le côté très saturé, un peu crunché de la batterie » confie-t-il avant d’ajouter : « Sur cet album, beaucoup de choses sont « home made ». Pratiquement tous les claviers ou les xylophones ont été enregistrés dans mon salon, sur ordinateur ». La production DIY de « Y » rappelle que le trentenaire conçoit le jazz comme une caverne à surprises. « Je suis un improvisateur à la base, c’est le fondement de mon être » explique-t-il, « si tu sais ce qui va arriver, ce n’est plus du jazz ».

Silhouettes ou Legs to Run sont générés comme en concert : par un aller-retour live de sons trafiqués entre Yaron et Ziv. « Il fallait arriver à mélanger acoustique et électronique de manière subtile. Que l’un ne prenne pas le dessus sur l’autre : « Y »_, c’est un monde dans lequel tous les sons s’épanouissen_t. »

Sans doute que tout ça est lié, qu’il n’y a rien d’antinomique dans toutes ces facettes. Si derrière le « Y » du titre, on peut lire une marque autobiographique – Yaron signe souvent ses messages de cette initiale – on peut aussi y voir un autre sens : « le Yod en kabbale, c’est l’étincelle ». Mais aussi une volonté d’unité : « je trouve que cette lettre ressemble à un arbre » confie-t-il. « Y » serait donc un alliage hétéroclite qui forme un tout aussi solide qu’un tronc, la naissance d’un nouveau trio soudé (Yaron/Bastien/Ziv), une suite de racines qui auraient fini de bourgeonner. Et ce n’est pas un hasard si l’unique « reprise » du disque est un traditionnel yiddish, Fun Groys Dasad. On y entend une voix de femme immémoriale que le Parisien né à Tel Aviv accompagne avec sobriété. « C’est un morceau incroyable que j’écoute depuis très longtemps. Ça parle de la douleur face à la mort. C’est juste une femme enregistrée dans sa cuisine dans les années 20 par des chercheurs américains qui voulaient documenter la vie dans les vieux shtetls juifs en Europe de l’Est. Ils ont bien fait parce que toute cette culture a été décimée… C’est une trace du passé qui est mis dans un contexte d’avenir. Ça crée une élasticité de l’espace-temps qui nous sort un peu de notre quotidien. »


Prendre des éclats de passé pour les transformer en bouts d’avenir, voilà une des définitions possibles du jazz qui va de l’avant. Et c’est ce mouvement que tente de capter Yaron Herman dans « Y » dont plusieurs titres évoquent le mouvement : Legs to Run, First Dance ou Side Jump. Le pianiste confirme : « oui, pour moi c’est un album vivant, c’est de la musique vivante, c’est-à-dire de la musique d’aujourd’hui ».


1 First Dance
2 Legs To Run
3 Phoenix
4 Saisons contradictoires (feat. M)
5 Jacob
6 Silhouettes
7 Solaire (feat. Dream Koala)
8 Side Jump
9 The Waker (feat. Hugh Coltman)
10 Spark
11 Fun Groys Dasad
12 Dreamson