jueves, 29 de septiembre de 2016

Fabrice Martinez Chut ! - Rebirth (2016)


par Anne Yven / citizenjazz.com

Précédé par les mises en lumière des projets auxquels ce musicien coloriste apporte sa palette d’émotions dans des explosions lyriques remarquables, le troisième album de Chut ! était attendu. Après avoir été l’un des disques remarqués du label Sans bruit en 2011, le quartet signe une production de 50 minutes qui réserve de belles surprises.

C’est aujourd’hui sur le label ONJ Records que ce Rebirth, regarde l’avenir droit dans les yeux. Fabrice Martinez y campe pleinement son rôle de « patron » (à sa façon, c’est-à-dire sans en faire trop) et ses acolytes, trois personnalités affirmées, prouvent ici leur valeur par leur malléabilité. Une écoute longue durée m’amène enfin à l’heure du verdict, éclairé – quelle chance – par une discussion émaillée de confidences de la part du trompettiste de l’ONJ, à qui la re(con)naissance va bien. Martinez a choisi une ambiance vintage pour nous recevoir chez lui. Distorsion, groove et basse funky marquant le fond du temps, effets fuzz « vintage », tout nous promet un retour vers le futur brillant comme une DeLorean sortie du garage.

On s’assoit confortablement dans le fauteuil mais on sursaute dès les premières notes du titre éponyme. « Rebirth » démarre non en fanfare mais avec un prog-rock lourd, dans lequel la basse abrasive achèvera de prouver la force de Bruno Chevillon, qui s’en tient d’ailleurs à l’électrique sur tout le disque. Couplée à la partition métronomique puissante de son complice de vingt ans, Eric Echampard, la formule fait mouche et fonce droit dans le mur (du son !), même allégée par les orgues seventies de Fred Escoffier (vieux complice de Martinez cette fois). On peine à croire que ces quatre-là ne se soient pas trouvés plus tôt, tant leur vision d’un jazz rock revival semble aller à l’unisson. Une ouverture aussi étrange que peu représentative des myriades de traversées tout en douceur, que nous réserve le voyage. La pochette signée Edward Perraud, un brouillard de lumière façon William Turner, présage que rien ici ne va se dévoiler trop vite.

C’est d’ailleurs au volant, au cours d’une écoute la nuit, traversant une ville endormie, que le potentiel dramatique et poétique des deux titres suivants m’a saisie. « Transe », chevauchée de huit minutes, dans laquelle le duo Martinez-Escoffier s’adjoint les services du guitariste Stéphane Bartelt, et « Smity », un hommage en creux à Marvin Smith, batteur de Dave Holland qui affectionnait autant le jazz, le rock que le funk, font décupler le pouvoir d’évocation du jeu de Martinez. Toutes les histoires et projections sont permises sur cet écran à ciel ouvert. Cool et très « Miles », en ce sens.

Car dès l’introduction de « Derrière la colline », le doute n’est plus permis. C’est bien la mélodie du bugle qui impulse les changements harmoniques, les variations d’accords des trois autres. Le solo du soufflant se déploie dans le temps et le marque également. La marque d’un grand. Martinez joue fort, et les trois autres se prennent au jeu. Il suffit d’écouter le morceau s’emballer, la batterie d’Echampard cavalcader, pour s’en convaincre. L’un des sommets de l’album.

Cette cohésion est le fruit d’un travail mûri. La méthode appliquée dans les Studios Ferber, où il a été fabriqué, a été de faire naître ces titres en prenant le temps, à quatre, à l’ancienne, en les enregistrant ensemble dans une même pièce, sans quasiment aucun recours au montage et au re-recording. La réussite de la renaissance, ou de la « Re-re »naissance de ce quartet, après le départ de son premier bassiste, Fred Pallem, en dépendait.

Finalement, la grande force de l’album se trouve en avançant un peu plus, dans les interstices, les décalages et les moments doux-amers qui résident dans l’expressivité du jeu du trompettiste. Malgré le bonheur palpable qu’elle véhicule, cette musique cache aussi son lot de douleurs (écoutez la fin de « P and T ») et de désarmement. L’album se termine sur « Prune », chargé de déflagrations d’où naît une radieuse accalmie, celle d’un dernier duo Martinez et Escoffier, ici au piano, jamais plus beau que dans l’épure.

Rebirth et ses chants resteront lovés tout l’été, dans nos tympans, sacrés. Ils démontreront toutes les possibilités de la musique d’un quartet bien campé sur ses bases pour le grand saut, l’envol.